Sans titre 2

Mon chien est mort

 
Pattes inpixio 2
Mon chien
Pattes inpixio 2

Les chiens entrent dans nos vies pour nous enseigner l'amour.. Ils partent pour nous enseigner la perte. Un nouveau chien ne remplace jamais un vieux chien.. Il élargit simplement le cœur. Si vous avez aimé beaucoup de chiens, votre cœur est immense.. ~ Erica Jong~

(Très beau texte )

Mon chien est mort, Il n'est pas parti, il ne nous a pas quitté, il n'est pas allé troupeauter les nuages ni aboyer aux portes du paradis, il est juste mort.

C'est comme un petit point, après une longue phrase de vie. Je voudrais vous écrire mille pages pour vous dire combien j'ai aimé ce chien. Pour que le monde entier sache qu'il a existé, pour qu'il vive dans la légende aussi longtemps qu'il ne sera pas oublié. Mais pour écrire mille pages, il me faudrait jusque demain et je n'ai pas l'impression que demain existe encore, sans mon chien.

Alors j'écris tout de suite, autant de mots qu'il m'en vient, vite, tout pour lui, avant que le vide ne déferle... Le matin, je me suis levée et mon chien ne marchait plus. Ses pattes étaient molles et j'ai vu dans son regard une peur énorme, une peur de petit chien, qu'il n'a qu'envers la mer et les orages. Mon chien, c'est le plus brave, c'est l'orgueil des chiens. C'est l'ombre d'un loup qui passe, parfaitement noir dans le parfaitement blanc du monde, et devant lequel les autres chiens s'inclinent. Mon chien, mon roi. Mon chien qui ne flanche que devant l'immensité des océans, le fracas de leurs vagues, et devant les tempêtes noires et la déchirure du tonnerre... Mon chien réduit à l'état de corps impuissant. Quelle injustice !

Plus tard, il s'est déplacé comme il a pu, quand je ne le regardais pas. Quand je suis revenue le voir, il était allongé, et mon dieu qu'il était beau. Il avait pris soin de plier ses pattes pour ne plus qu'on les voit pendre, il avait le cou dressé, et il me regardait fièrement, victorieux de ce petit déplacement au bord du canapé pour ne pas rester souillé. Il ne pleurait pas, s'est-il jamais plaint ? Une fois, deux peut-être mais sans doute pas trois, je l'ai entendu gémir. Mais quand j'arrivais, il ne disait plus rien. Alors je repartais pour lui épargner la honte de sa déchéance. Mon pauvre roi, les chiens ont-ils seulement honte...

J'avais toujours cru qu'il mourrait par surprise, que nous le retrouverions, à peine marqué par l'âge, sans vie. Mais ce n'est pas arrivé. J'ai assisté durant de longs mois à la fin de son règne. Depuis de longs jours, je l'ai regardé maigrir jusqu'à devenir un squelette dans son costume de lui et il ne pesait plus rien sur mes genoux quand je l'ai porté pour le laisser mourir contre mon cœur. Je l'ai regardé dormir en respirant si lentement que je croyais que chacun de ses souffles allait être le dernier. Et ce souffle, c'est dans ma main qu'il l'a déposé. Ce n'était ni paisible ni tendre, c'était la mort, dans toute sa déchirure.

Parfois, je lui en ai voulu. J'aurais tant aimé qu'il ne vieillisse pas, qu'il reste cette ombre de mon histoire, cette âme puissante, toujours présente, mon immuable ami. Mais les contes de fées se terminent tous un jour, même les rois meurent. Mon chien est venu quérir par sa vieillesse, un dernier impôt. J'ai longtemps récolté son amour et il était temps d'en rendre en retour. Je l'ai regardé vieillir, et puis je l'ai regardé mourir, parce que c'était le prix de mon amour. Ma dime.

Il n'y a pas un vide, il y en a mille. Il y a un vide sur son coussin, et dans le canapé. Il y a une gamelle en trop et un câlin dans ma main, à la forme de ses oreilles, qui ne servira plus pour personne. Il y aura un vide quand il neigera et que je ne le verrai pas sauter dans les flocons, et un autre à chaque orage, quand je n'aurai plus à le rassurer. Il y a un vide qui ne se comblera ni par l'amour des quatre chiens qui restent, ni par les bras de la moitié humaine de ma vie, ni même par le temps qui passe. Et l'oublie m'est interdit. Je ne suis pas triste : je suis arrêtée. Je ne me souviens plus, je crois, comment on vit quand on n'a pas des yeux d'ambre posé sur votre nuque, quand on n'a pas un museau noir pour vous bousculer d'un coup de truffe. Je sais le faire, ne me dites pas que je m'habituerai.

J'en ai porté, des morts, je sais bien que tout passe. Mais jamais je n'avais eu la chance d'emmêler mon histoire si longtemps et si fort avec celle d'un roi.

( Elrina O'Brien , pour Billy, le chien qui avait "les yeux oranges comme un feu rouge quand il n'est en fait pas rouge mais qu'il n'est aps vert non plus")